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UN RECTEUR DE LA HAUTE VALLEE DE LA LENTILLA EN CONFLENT AU XVII e SIECLE

PERE BARJAU (1603 - 1661)

 

Par Madame Paulette F

RENAY
 

http://www.livresinterdits.org/images/image_r/lg_redipi66a_a_p292.jpg                  u XVIIe, sans être un "réservoir" de prêtres, le village de VALMANYA a donné au clergé séculier plusieurs recteurs issus des trois maisons : BARJAU, LAFARGA, (ancêtre des BAUS-SOUTOU) et PARAYRE  [1]

La prêtrise était alors une voie pour des cadets dépourvus de terre.

A Valmanya, les difficultés pour emprunter cette voie étaient grandes : pauvreté d'un milieu montagnard, analphabétisme complet, éloignement de toute école.

Ainsi peut-on comprendre que les prêtres de Valmanya soient tous issu d'un même ancêtre, Guillem BARJAU, premier pages du village en son temps.

Du même lignage ont surgi au XVIIe siècle d'autres vocations religieuses à CODALET, à ESTHOER. Tous ces prêtres se sont entraidés de toutes les manières possibles. Seul, cependant le fils de GUILLEM, PERE, à obtenu la cure de VALLESTAVY et VALMANYA.[2]

Retracer la vie du recteur PERE BARJAU permet de voir le milieu familial porteur de vocations sacerdotales, les difficultés  d'un clerc dans un temps troublé par les ravages de la guerre. PERE est né sujet du roi d'Espagne. Il étudie à BARCELONE, est resté fidèle à la Vierge de MONTSERRAT jusqu'à la fin de sa vie. Quand il meurt Louis XIV est son souverain.

Cependant la vie d'un modeste prêtre de Valmanya au XVIIe siècle n'a pas laissé beaucoup de traces écrites. Les ombres sont considérables.

Première grande difficulté, l'absence de registres paroissiaux[3] . La quête des sources s'est faite essentiellement chez les notaires, en premier lieu ceux de PRADES car VALMANYA, dépendait au spirituel comme au temporel de l'Abbaye de CUXA.

 

Guillem le père de PERE, est Battle au service de l'Abbé. Deux de ses fils et deux petits fils occuperont la même charge tout au long du siècle.

Guillem est premier pagés du village mais dans un milieu montagnard très austère, largement misérable. La famille vit de polyculture, d'élevage, éventuellement du travail de la forge. La location des rentres de l'Abbaye assure un complément de revenus. Les sommes engagées n'atteignent jamais 300 livres.

Les enfants du ménage que forment GUILLEM et MARGARITA née ROMEU sa femme, impressionnent par leur nombre. Nous en connaissons dix qui ont mené une vie d'adulte: cinq garçons et cinq filles. On pourrait croire au record mais deux autres familles de bons pagés au village ont quasiment la même  envergure [4]

Peu de temps avant la naissance de PERE, GUILLEM a acheté le mas VILLAFRANCA[5] mais la famille ne s'y établit pas. PERE nait dans la maison acquise au village, sur la place, en 1588 [6] La copie de son acte de baptême est conservée dans un registre de 1625  du notaire PALESSA de Vinça.[7]

Le baptême a été célébré à VALMANYA le 4 septembre 1603. Le nouveau né reçoit le prénom de JOAN comme ses deux frères ainés qui l'ont gardé comme prénom d'usage. A VALMANYA une chapelle St JOAN dominait alors l'emplacement d'une forge "Veille" à l'extrémité amont du village.

JOAN était de loin le prénom le plus usité, cependant le prénom d'usage du nouveau né sera celui de son parrain Mossen PERE ACEZAT de CODALET. Ce choix que l'on ne peut documenter, marquait sans doute l'intention du père quant à la future orientation de l'enfant. La marraine appartenait à la famille de MICHEL BALA  forgeron, compagnon de travail du frère ainé du nouveau né.

Des fils BARJAU, PERE  est le plus jeune. Ses frères sont mariés bien avant qu'il n'atteigne sa dixième année. pendant son adolescence, il vit auprès de JOAN "L'hereu" et de JAUME le berger. Les autres frères établis à BAILLESTAVY et à LA BASTIDE viennent souvent à VALMANYA. Quatre de ses sœurs se sont mariées dans leur village natal dont trois dans la même famille[8]. La plus jeune ROSA est pour PERE  une petite sœur. Elle  est née en 1615: la mère approchait alors la cinquantaine.

Adolescent, PERE  a été marqué par l'arrestation de son frère ainé JOAN impliqué dans une rixe à la forge où il y a eu vraisemblablement mort d'homme. Emprisonné à PERPIGNAN, JOAN a plaidé avec succès la légitime défense[9].

Dans le même temps, les déboires conjugaux de sa sœur ELISABETH, très proche de lui par l'âge  mariée à CAUDALET, l'ont certainement impressionné. Abandonnant son foyer, elle est revenue vivre à VALAMANYA chez son père. Les plaintes du mari amènent les autorités de CUXA à lancer contre elle une menace d’excommunication[10]. Du ménage réconcilié (de force?) PERE  restera proche toute sa vie: il vit un temps à CAUDALET vicaire de son parrain ACEZAT. Il baptise les enfants d'ELISABETH; son neuve FELIP deviendra son ami. [11]

Au début des années  1620, PERE mène la vie des champs, ouvrier agricole sur les terres familiales, compagnon de frère  JAUME  le berger. En 1620, témoin du testament d'OLIVER PARAYRE, pages du village, il est noté "brassier de Valmanya"[12].

Il gardera toute sa vie un intérêt pour la vie pastorale. Dans son vestiaire à la veille de sa mort : une cape de berger[13].

La mort de son père a certainement précipité l'engagement tardif qui va mener PERE à la prêtrise. Le cheminement nous parait lent, difficile. Faute de textes, il nous reste obscur. Sans doute a-t-il reçu un rudiment d'instruction auprès du recteur de la paroisse. Les curés de LA BASTIDE et de GLAURIANE avaient ainsi, à l'occasion des "écoliers" Un texte témoigne de sa présence comme témoin aux coté du recteur MASSINE  de BAILLESTAVY prenant le testament d'un mourant. Nous ne savons rien de plus.

En 1625, sa mère, veuve, fait établir l'acte de baptême de PERE qui est alors à BARCELONE[14]. Il à 22 ans et à la fin de l'année, clerc tonsuré, a terminé ses études de grammaire. Dépourvu de bénéfices et la mendicité étant interdite aux clercs, son frère ainé lui promet, par devant notaire, une pension annuelle de 60 livres [15]. Les sources sont muettes sur les trois années suivantes, a-t-il poursuivi ses études ? Hypothèse douteuse, jamais le moindre grade ne sera accolé à son nom.

En 1628, nous le trouvons sous-diacre aux coté du recteur MASSINE et prêtre l'année suivante[16]. Il a alors 26 ans: un âge qui n'est pas trop éloigné des normes fixées par le concile de Trente.

Ses années de vicaire ne sont guère plus documentées. Il assiste MASSINE à BAILLESTAVY pendant quelques années. Son frère ainé JOAN "l'hereu de la casa BARJAU" meure en décembre 1633, sans héritier légitime. GABRIEL le frère puîné, entend évincer la veuve et dès 1635 règne sans partage sur les biens paternels. PERE  quitte alors le village pour aller exercer la fonction de vicaire auprès de son parrain le recteur ACEZAT à CODALET. Il va rester dans ce village (ou vit sa sœur ELISABETH) semble t'il jusqu'en 1640.

Les temps sont difficiles et le deviennent de plus en plus : on s'achemine vers un conflit entre la France et l'Espagne. CODALET fait figure d'avant poste de l'abbaye de CUXA situé dans un fond de vallée. Ainsi dès 1635, le procureur de l'Abbé ordonne-t-il la réparation des remparts du village puis l'achat d'armes. Quand l'armée Française envahit le Roussillon CODALET doit même fournir des hommes pour la défense d'ILLE.

 Etre sur les routes n'est pas de tout repos, même si les soldats Français n'investissent le Conflent qu'après 1650[17]. Or PERE est souvent sur les routes. Son frère JOAN  ALS JOANNES, établi à BAILLESTAVY est mort. En 1636, la cour du batlle du village a désigné "PERE BARJAU, prêtre de VALMANYA" comme tuteur et curateur des biens de son neveu JOAN, orphelin impubère[18]. C'était une fonction peu recherchée. A ce titre, PERE  participe à l'université de BAILLESTAVY[19] Il prend racine dans le village, occupé, entre autre, à régler les hypothèques de terres qui doivent permettre à sa belle-sœur veuve (née VILLAR) de sauver sa dot. Son pupille, surnommé plus tard "ALS BANAST" va lui donner des soucis jusqu'à la fin de sa vie.

En 1640, le successeur du recteur ACEZAT règle [20] au vicaire PERE BARJAU deux ans et deux mois de son service de vicaire soit 108 livres 2 auxquelles s'ajoutent 71 livres "pour d'autres comptes entre eux". C'est à peine plus que la pension autrefois versée par son frère. A-t-il d'autres revenus ?

En 1645, PERE, qui est alors vicaire à VERNET est appelé à VINÇA par son frère GABRIEL [21] gravement malade. GABRIEL teste et choisit PERE comme manumissaire.

Il survivra et va continuer à s'appuyer sur le seul lettré de la famille. Pour lui c'est le "prêtre de casa".

En 1647, GABRIEL consul de VALMANYA désigne son frère PERE comme procureur de l'université du village[22]. Il s'agit de négocier les contributions de guerre. Depuis 1641 le village doit verser 20 livres mensuelles pour l'entretien des soldats  du maitre de camp des tertio de Conflent. En 1656, c'est 11 doubles d'or, payables en 3 fois, qui exemptent VALMANYA du logement des soldats du régiment de BUSSY dans leurs quartiers d'hiver. Des quittances sont délivrées que seul PERE peut lire.

C'est encore PERE qui avait été prié d'organiser 3 ans auparavant les funérailles de la fille unique de l'Heureu de GABRIEL. Elles avaient été voulues de manière à marquer les esprits et aussi la mesure de la dévotion du Père et du mari[23]. PERE organise les cérémonies et présente la note à son neveu: 100 livres.

Une nouvelle mission lui est confiée en 1654 année difficile. Les troupes Françaises arrivent à VERVET tandis que CODALET connait durablement les ravages de la peste.  A VALMANYA PERE reçoit la gestion des affaires de sa sœur MARGUERITE, veuve de JEAN LAFARGA. L'hereu de la maison, ANDREU LAFARGA, est décédé prématurément. Il laisse deux petites filles très jeunes et une veuve criblée de dettes. La vente d'une partie du patrimoine est inévitable[24]. PERE  supervise, il prend en charge le plus jeune de ses neveux orphelin, GABRIEL, et va le conduire à la prêtrise.

On voit ainsi un prêtre, encore vicaire à VERNET, très impliqué dans les difficultés du moment: celle de ses communautés, de sa vallée natale[25], celles aussi de sa proche famille. Chargé de superviser la gestion de petits patrimoines en perdition. Il souffre de voir le fossé qui se creuse dans la CASA BARJAU. Il n'y a eu, après la mort de GUILLEM aucun partage des biens du père. La branche ainée prospère achetant le moulin et bientôt la forge de Valmanya. Les autres ont une vie difficile voire très pauvre.

L'année 1655 apporte à ce prêtre de 52ans un changement notable de situation. La tutelle de l'Abbaye sur Valmanya de droit au spirituel comme au temporel est délégué à la famille BAUJAU. En avril, GABRIEL BARJAU, de cap de casa, est nommé batlle de VALMANYA. avec tous les honneurs et honoraires attachés à cet office [26]. Il prête hommage à celui qui l'a choisi, le procureur de l'Abbaye FELIV DE BARDAXI.

En juin, PERE passe avec succès l'examen qui lui donne la cure de VALLESTAVY et VALLMANYA. Le recteur était mort.

C'est un examen solennel devant une véritable cour de moines et de recteurs. Les recteurs ceux de TAURIGNA et de CATLLAR, sont juges syneaudaux  élus. C'est le vicaire général et official qui préside entouré des principaux dignitaires de l'abbaye. L'assemblée a jugé PERE capable "de conduire les âmes des fidèles de BAILLESTAVY et de VALMANYA" Il a alors 26 ans de prêtrise et un âge avancé.

La cure de l'église de San ANDREU  de Vallestavy et de sa suffragante San VICENS  de Valmanya était alors recherchée et généralement confiée à des prêtres qui y terminaient leur vie[27]. Sans doute assure-t-elle des revenus qui placent son détenteur au niveau des bons pages de la Lantilla. Elle a été, à l'occasion, âprement disputée.

Dans son  adolescence PERE a été le témoin de l'installation tumultueuse d'un nouveau recteur à BAILLESTAVY, VINCENT MASSINE. Fort de l'appui de l'évêque de BARCELONE, MASSINE a fait déguerpir le prêtre FELIU METGE qui, avec le titre d'économe, assurait depuis 8 ans le service des deux églises. L'affaire est allée à Rome et MASSINE l'a emporté en 1618.[28]

Le recteur MASSINE est un bel exemple de prêtre très occupé par des activités diverses et laïques. Il s'intitule notaire apostolique, activité d'appoint pour un prêtre de montagne[29]. Il s'occupe d'élevage louant les pâturages de CUXA [30] . Associé à 2 pages de Vallestavy, il loue aussi les droits et émoluments du Camérier,(de Cuxa) seigneur du village. On ne sait laquelle de ses activités lui a valu de recevoir trois balles à l'articulation du bras droit en 1632. Pendant six mois il a fait soigner sa blessure à PRADES[31].

A Vallestavy, on ne plaisantait pas toujours avec le comportement laïque des prêtres. En 1641, un prêtre d'Espira de Conflent a été tué la nuit dans son jardin de Vallestavy[32].

Qu'y faisait-il ? Le mutisme des habitants des deux villages leur valut une excommunication spectaculairement fulminée [33] .

Le recteur BARJAU parait avoir mené une existence sans tumulte dans sa cure, la maison bâtie par son prédécesseur [34] comprend deux chambres et une cuisine avec une "terrada" contigüe. Elle répond à ce qu'un édit royal de la fin du siècle estime nécessaire pour un recteur.

A la différence des prêtres, ses prédécesseurs, PERE est un enfant du pays. Un pays qu'il connait intrinsèquement. Bon nombre des ses paroissiens, surtout à Valmanya sont ses parents. Son encore vivants en 1655 un de ses frères, deux de ses sœurs. Il serait difficile de faire le compte des ses neveux et nièces et plus encore de leurs enfants [35] . Tous cependant, sont très vivants dans son esprit. Jusqu'au terme de sa vie, il garde le souci des parents pauvres comme le montre son dernier testament[36]. S'il les a aidés, ses ressources ne pouvaient cependant résoudre leurs difficultés.

Ces ressources nous ne pouvons en faire le compte. Elles ont trois sources : son ministère, les fruits attachés à la cure et ses activités laïques.

Parmi les services religieux donnant lieu à une rétribution, les plus dispendieux tournent autour des l’enterrement.

L'enterrement est le souci de tous, un souci parfois prégnant pour les petites gens. Tous désirent partir dignement, dans la lumière et selon la coutume, ce qui implique un certain nombre de cérémonies.

Quand on le peut, on teste, chargeant l'héritier de pourvoir à tout et en particulier au banquet funéraire. On voit une veuve de Valmanya vendre une terre pour payer les funérailles de son mari[37]. 18 ducats " coes tarratja, novenas, horas y tot lo demes requereyx un difunt" Le meunier de Vallestavy, neveu pas alliance de PERE BARJAU meurt en 1662. Ses funérailles coûtent 54 livres 14 sous [38]. Au milieu du siècle 100 livres ont été dépensées pour les honoraires funèbres de CATHERINE BARJAU-SOLERA : un record [39].

La mort des paroissiens est donc pour le recteur l'occasion d'une rétribution sans doute notable. Impossible de chiffrer avec précision, grandement variable en fonction de condition du mort. Par la demande de messes, de neuvaines, d'anniversaires (jamais considérable à Valmanya) cette rétribution s'étale dans le temps. Elle est nécessairement partagée avec les prêtres co-célébrants: deux pour les plus pauvres, six pour les mieux pourvus, cependant le nombre de morts tournerait en moyenne pour les deux villages autour d'une douzaine, variant parfois du simple au double d'une année à l'autre.

Les mariages ne dépassaient pas quatre ou cinq. Le recteur était rétribué pour délivrer la licence et la publication des bans. Pour rédiger un contrat de  mariage en 1628 [40] le recteur MASSINE  demandait 9 sous 12 deniers. Le prix de l'acte variait en fonction des biens des parties.

Seule personne lettrée des deux villages, le recteur écrivait en effet les actes les plus divers tels testaments, contrats de mariage, recherche dans les livres de l'état-civil (c'est lui qui les tient) vente de terres. Toutes ces écritures sont payantes et rétribuées également par le notaire à qui BARJAU les transmet (VILAR  à Prades qui est aussi notaire de l'Abbaye).

Les actes pris par le recteur BARJAU témoignent de son écriture [41] . La main qui tient la plume est certes nerveuse. Le texte, cependant est toujours très lisible. A l'inverse du recteur GUILLO de Glorianes, BARJAU n'accumule pas les fautes d'orthographe. Il n'écrit pas en alignant péniblement les lettres comme son neveu PARAIRE, recteur de FONCOBERTA. Il ne gribouille pas fâcheusement à la manière de l'autre neveu GABRIEL LA FARGA son vicaire en 1661 [42].

A  ses diverses ressources, s'ajoutant, en 1659, les revenus d'un bénéfice à Ria. PIERRE BARJAU est choisi pour " le bénéfice de Ste Colombe [43] avec tous ses émoluments et ses droits"  par le recteur de l'église de Ria FELIU BERANGER  son neveu (fils de sa sœur ELISABETH  de Codalet). Comme Ria dépend de St Michel de Cuxa les deux collateurs sont le frère BALTAZAR ALBANYA moine, préposé majeur de Cuxa et un prêtre de Codalet, BARTOLOMEE BOHER.

Cependant, l'essentiel des ressources attachées à la cure de Vallestavy et Vallmanya tient à la possession de deux prémices sur l'ensemble des productions du terroir y compris les produits de l'élevage.

Nous ignorons le montant de la dime à Vallestavy et donc de la prémice. Le capbreu de 1614 [44] l'établit à 1/9 à Vallmanya, la sixième gerbe était peut être la prémice.

Sous l'ancien régime les cotes variaient d'une paroisse à l'autre et d'un produit à l'autre y compris dans le cadre d'une même seigneurie. Le recteur de Saint Pere del Forcats en a laissé au siècle suivant, une description qui donne entre autre, une idée de la complication du comptage et plus encore de difficulté de perception[45].

Comment procédait le recteur BARJAU, nous l'ignorons. Sa parfaite connaissance du milieu le rendait plus difficile à tromper.

Sans doute se comportait-il comme ses prédécesseurs et successeurs immédiats : la perception était affermée et rétribuée par une partie des "fruits". PERE BARJAU avait sur place dans les deux villages, bon nombre de neveux et petits neveux susceptibles de lui rendre ce service par ententes verbales, ce sui explique peut être l'absence d'acte notarié.

Un contrat passé par son successeur nous montre comment procédait le recteur MAS [46]  et en même temps décrivait les cultures alors pratiquées a Vallestavy. MAS a loué sa prémice de Vallestavy à un marchand du village.  FRANCOIS FONT a la charge rétribuée en monnaie de rassembler les gerbes, de les faire battre, d'apporter les grains au grenier du recteur. Il doit installer la paille dans son cortal. Tous les agneaux (à l'exception de quatre) sont pour le recteur. FONT garde pour lui "les chevreaux, pollastres, porcells, fromatges», l'orge, l'avoine, le maïs, le chanvre, la laine, le lin et tout le reste. La perception d'une partie des récoltes des paroisses conduisait tout naturellement le recteur à des activités de laïc[47]. Elles sont essentiellement commerciales et financières.

Au moment de sa mort, 7 mois après la moisson, BARJAU avait encore dans la " torrada" attenant à sa maison 42 charges de seigle. "De Valmanya et de Vallestavy" précise celui qui prend l'inventaire de ses biens.

Le testament de 1661 montre que le recteur BARJAU était aussi partie prenante dans 2 parries de moutons. Il devait s'en occuper à l'occasion personnellement puisqu'il possédait une belle cape de berger. Elle s'est vendue 6 ivres quand ses biens ont été proposés aux enchères !

A la différence de son prédécesseur, BARJAU a laissé peu de traces de ses activités commerciales chez les notaires. On ne connait guère qu'un acte témoignant d'un prêt de plusieurs charges de seigle à un pages de Vallestavy [48].

A la mort de PERE BARJAU a été trouvé dans ses affaires un livre de comptes ou figuraient les noms de ses débiteurs tant en seigle qu'en argent. Le curé de Glorianes, quand il prit l'inventaire, a refusé de noter ces prêts à cause de leur très grand nombre écrit-il. On peut supposer qu'il s'agissait d'une foule de petits prêts remontant peut-être aux années antérieures à 1661.

Le recteur MAS, son prédécesseur, prêtait par acte notarié dans une année difficile comme 1641 il a ainsi multiplié les prêts-ventes à ses paroissiens : deux  ou trois charges en général. Des conditions paraissant modulées sur la condition de l'emprunteur. Le règlement se fait à la moisson suivante " à la valeur à laquelle les locataires des rentes de Valmanya vendront leur seigle" ou au prix fixé par les révèrent ANTOINE COMPTA prêtre et recteur de San Marçal. L'intérêt est de pouvoir échapper au prix de pénurie.  Dans un milieu de montagne, c'est un recours appréciable. Quelques mauvais esprits pensaient-ils que ce seigle avait été leur ? On imagine la difficulté si la récolte suivante n'était pas bonne !

Les recteurs de Vallestavy pratiquaient également le prêt d'argent

BARJAU le mentionne expressément dans son dernier testament. Il précise qu'il s'agit d'un prêt gracieux pour une somme de cinq doubles d'or. Les prêts de moindre importance devaient figurer sur son livre de comptes.

Le recteur MAS prêtait sur gages [49] , lui même en à fait autant. Rien de comparable au recteur MASSINE qui pouvait prêter 100 livres dans le premier tiers du XVII e siècle [50].

Ainsi pouvons-nous comprendre l'honnête aisance qui régnait, selon l'inventaire, dans les trois pièces de la maison curiale, le mobilier est de noyer, les rideaux du lit sont neufs, les coffres bien pourvus en linge de maison, avec une vaisselle d'étain et d'argent. Dans la cuisine, les ustensiles sont en cuivre et en fer.

Outre le sien, très confortable, notre recteur possédait trois lits répondant ainsi à un possible accueil tel que le préconisait le concile de Trente. L'inventaire pris deux mois après la mort de PERE n'est pas exhaustif mais note l'essentiel de ce qui peut être vendu aux enchères selon la volonté du défunt.

Les mieux pourvus des pagés de Valmanya n'avaient pas  d'avantage et souvent moins. C'est sa fonction qui a assuré  à ce cadet démuni une existence dépassant le besogneux.

Pouvons-nous esquisser un profil spirituel de ce prêtre?

Nous ignorons tout de la manière dont PERE BARJAU accomplissait son ministère. Il se déplaçait sur un mulet noir, la couleur préférée pour un mulet à Valmanya. Un mulet avec tout son harnachement lui même de noir vêtu comme le montre son vestiaire [51] : justaucorps noir, soutane noire d'étamine de France, cape de drap noir. Desservir une rectorie à deux églises pourvues de nombreux écarts nécessitait l'usage d'un mulet.

PERE officiait à Valmanya dans une humble église non pavée, pleine de fondrières, en particulier devant l'autel majeur ou trébuchaient les prêtres  [52] .

A Vallestavy, le culte était célébré dans la petite église romane proche de la Lantilla. Sa vétusté devenait inquiétante au niveau de la nef et la poutre maitresse du chœur[53] .

A deux reprises [54] le recteur BARJAU montre son attachement à l'église de VALMANYA en exprimant son souhait d'y être enterré. Il refuse la tombe familiale dans le tout proche cimetière. La plupart des curés du Conflent (tous quand ils exercent dans leur village natal) ont renoncé à cette époque à l'ancien privilège ecclésiastique : l'enterrement dans une église.

Pour autant et contrairement à ses confrères il n'y a aucun legs matériel, pas une offrande à un quelconque bassin de ses églises dans les testaments, du recteur BARJAU.

PERE a profondément intériorisé sa condition de prêtre, on le voit à travers l'organisation qu'il fixe pour son enterrement.  Les manumissaires choisis sont des prêtres : les recteurs de Glorianes et de La Bastide. La dernière apparition de son corps mort sera celle d'un prêtre vétu d'une aube et d'une chasuble (usée, précise-t-il) en provenance de San Andreu de Vallestavy et de San Vicens de Valmanya.

Il désigne le lieu de sa sépulture, l'église de son baptême et les prières demandées aux six célébrants, nocturne et laudes des morts [55].  Pour tout le reste, il dit s'en remettre à ses manuminaires : les luminaires, l'emplacement précis de la tombe et "toutes les choses décentes et nécessaires pour les obsèques et funérailles de mon corps". 

Comparé à ceux du clergé du Conflent, à son époque, le dernier testament du recteur BARJAU apparait singulier. Il est étranger à la piété baroque. M SALA a montré combien la mentalité de l'époque ne s'accommodait pas d'une dévotion intérieure " il lui faut du concret, des gestes précis et multiples" [56]. Les signes religieux ne lui importaient pas. Dans sa cure, il n'y a pas le moindre crucifix (d'après l'inventaire) Au mur de sa chambre, une seule image dans un vieux cadre, celle de la Vierge de Montserrat.

Sans doute était-il sensible à la dévotion mariale puisqu'on lui doit l'installation dans ses paroisses de la Confrérie du Rosaire [57]. Marie n'est pourtant pas invoquée dans ses dernières paroles [58]. Dans son face à face avec Dieu, aucun intermédiaire : ni Vierge, ni cour céleste, ni Saint. "Dieu notre Seigneur et mon âme" fait il écrire.

Que pense-t-il de la communion des Saints? Il n'estime pas au spirituel devoir quelque chose à quelqu'un : aucune mention de ses père et mère et obligés. Croit-il faire son salut seul face à un Dieu justicier qui pèse les mérites ?

Il a exprimé son idéal à deux reprises [59] : Partager ses biens entre l'Eglise et ses parents pauvres (en l'absence tout de même d'héritiers directs).

Cet idéal qu'il suit à la lettre à sa mort en faisant vendre aux enchères les biens qu'il n'a pas distribués pour en donner le montant à l'Eglise. On ne peut connaitre le fond de sa pensée : acheter son salut ou aider ses confrères ? Les deux peut être. Il reste dans le flou en demandant pas de messe mais de "pieux suffrages".

On ne connait pas de testament de prêtres du clergé du Conflent qui ne demandent pas de messes. Jamais moins de cent et souvent beaucoup plus, les 3/4 pour eux même, le reste pour leur père, mère et obligés. C'est certes un don aux prêtres qui les célébreront, mais tout aussi bien est affirmé la valeur du Saint sacrifice et de l'Eucharistie.

L'expression "pieux suffrages"  préférée à "messe" ne peut être attribuée à une pensée vague à l'approche de la mort. On peut lire en effet dans son testament avec quelle précision sont détaillés les legs que PERE entend faire à ses parents pauvres.

Son esprit est pratique, très concret. Il choisit ses parents les plus proches et les plus pauvres [60] :

Son neveu et vicaire, orphelin, sa nièce veuve avec deux petites filles, d'autres nièces plus âgées, sans dot, deux neveux empêtrés dans des hypothèques de terre. Le testament indique à quels rachats précis de terre serviront les legs. PERE BARJAU vivait les difficultés des siens. La plupart de se collègues testaient en faveur du cap de casa et de sa de sa descendance. Tester en faveur des pauvres de famille était une œuvre de piété rare.

La générosité de PERE sait être modérée ! sa servante ne recevra [61], outre ce qu'il lui doit, matelas, draps et couvertures. Il précise un "petit" matelas, draps et couvertures usés. Il en a pourtant des neufs dans sa maison. Il lui lègue quelques mesures de seigle et le chanvre qu'il avait semé. Nous le découvrons jardinier !

Jusqu'à la fin de sa vie il pense à l'injustice qui pèse sur la Casa BARJAU.

Les biens de son père n'ont jamais été partagés. Pas davantage, ceux de MARGARET sa mère (une riche héritière dont le père était mort ab intestat) Donc pour les fils cadets pas de légitime et versement de dots à peine esquissés pour les filles en dépit des contrats[62].

Les manumissaires de PERE sont des recteurs qui ont autorité morale à Valmanya (surtout le recteur de LA BASTIDE dont le riche neveu de PERE serait l'ami) Par leur intermédiaire est formulé la demande que les droits que PERE peut avoir sur les biens de son père soient dévolus au fils de son frère JACQUES, cadet en difficulté.

Le souci de justice a prévalu jusqu'au bout. A chacun selon ses œuvres. Faisons notre salut par elles. Aidons les pauvres qui nous sont les plus proches, ceux de notre famille. Le prochain qu'il faut aimer et choisir

Les racines paysannes sont restées vivantes rendant très sensibles aux difficultés du quotidien.

C'est peut être ce qui à rendu PERE BARJAU étranger aux pompes de la piété baroque. A-t'il été un prêtre sur le modèle de la Contre Réforme ?

 

Paulette FRENAY

 


 

[1] Une vocation se dessinait dans la CASA  LAFARGA à la fin du siècle. Le jeune clerc, Felip DE FONDECAVA  à testé en 1669 "étudiant en théologie.

[2] L'église de Valmanya est alors suffragante de celle de Vallestavy.

[3] à l'exception de trois à la fin du siècle.

[4] ROMEUX ALS PARUXE, MARY als bels. Nous les connaissons par le capbreu de 1614 A.D.PO et aussi par les contrats de mariage et les mentions des actes notariaux.

[5] la référence est le capbreu de 1614 3E19/1232.

[6] A.D.PO 3E19 272/275.

[7] A.D.PO 3E19 272/275.

[8] ESPERANCA, COLOMBA et ROSA épouses de trois fils de JOAN MARI  als Beils , JOAN, PERA, VALENTI.

[9] ADPO 3E19/218

[10] ADPO 468

[11] ADPO 43EDT 12.

[12] ADPO 3E20/140

[13] ADPO 3E11/162

[14] ADPO 3E19/275

[15] ADPO 3E19/125

[16] ADPO 3e19/129 peut être a-t-il été ordonné prêtre par l'évêque d'Elne qui séjourna à CUXA sous l'abbatiat de DOM VINCENT FERRER 1627-1633 Cf Histoire de l'abbaye royale de St Michel de Cuxa par F FONS.

[17] E Delmont Histoire de la ville de Prades P 382. Abbé FONT: Histoire de l'abbaye royale de St Michel de Cuxa.

[18] ADPO 3E19/330

[19] ADPO 3E19/348

[20] ADPO 3E11/268-269

[21] ADPO 3E19/342

[22] ADPO 3E19/358

[23] ADPO 3E19/367

[24] ADPO 3E11/131

[25] ADPO 3E11/133

[26] ADPO 3E11/132

[27] Comme les recteurs de la 1ere moitié du XVII e siècle Joan Pere VIDAL et Jaume MAS.

[28] ADPO 3E19 266/270

[29] ADPO 3E53-212/215

[30] ADPO 3E11-89

[31] ADPO 3E11-90

[32] ADPO Série H 68

[33] Entre autre geste, le lit des morts renversé à la porte des 2 églises.

[34] ADPO 3E19/354

[35]  Signe des temps, aucun ménage ne conduit plus de six enfants à l'âge adulte.

[36] ADPO 3E11/165

[37] ADPO 3E19/504

[38] ADPO 3E11/159

[39] ADPO 3E19/367

[40] ADPO 3E19/367

[41] ADPO  3E11 /156

[42] Au passif de ses revenus, il y pour le recteur l'obligation d'entretenir un vicaire. MASSINE sera rappelé à l'ordre par Cuxa pour l'avoir négligé.

[43] ADPO 3E11/136

[44] ADPO 3E19 /1232

[45] ADPO 153 AC 6

[46] ADPO 3E11/157

[47] ADPO 3E20 / 209

[48] ADPO 3E11 / 133

[49] ADPO 3E19/357

[50] ADPO 3E19/342

[51] ADPO 3E11/162

[52] ADPO archives de Baillestavy

[53] ADPO archives de Baillestavy

[54] ADPO 3E11/162

[55] Prières demandées dans les testaments de berger ADPO 3E35/47

[56] R. SALA "Le visage de la mort dans les Pyrénées catalanes"

[57] ADPO 3E11/168

[58] ADPO 3E11/165  : texte pris à Vallestavy. l'acte retranscrit page 263 par le notaire ou son clerc a été enrichi d'ajouts tels "la gloire céleste du paradis", "à la louange de Vierge marie"!!!

[59] ADPO 3E11/156

[60] ADPO 3E11/165

[61]  ADPO 3E19/165

[62] ADPO 3E19/182 A titre d'exemple, ce sont les enfants d'Elisabeth qui ont réclamé, après sa mort, le versement de la dot de leur mère.